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Le prix du pain, fossoyeur historique des régimes autoritaires, facteur d’instabilité en Afrique ?

Il fut à l’origine du printemps arabe et de la révolution soudanaise. Malédiction historique des régimes autoritaires, et si l’augmentation du prix des céréales accélérait le « printemps Africain » ?

C’est une constante à travers le temps, le prix du pain a tendance à défaire les régimes. L’histoire montre que les révolutions se déroulent dans les assiettes avant d’envahir les rues.

En 2011, la flambée du prix du pain mit le feu à une poudrière sociale en Afrique du nord et enfanta des printemps arabes. Paradoxalement, la dépendance alimentaire des pays arabes s’est accrue depuis les indépendances, ceux-ci produisant moins qu’il y a 70-60 ans et vivant majoritairement des excédents de la production d’Europe et d’Amérique du Nord. Rappelons qu’en 2008, une trentaine de pays avaient connu des émeutes de la faim, au point que la même année en Egypte, Hosni Moubarak avait fait appel à l’armée pour qu’elle distribue du pain afin de parer aux pénuries. Mais le cas de la Tunisie, premier pays touché par la vague de protestations populaires de 2011, est le plus parlant. Grenier à blé de toute la Méditerranée pendant des siècles, le régime de Ben Ali a préféré investir dans le tourisme de sorte que, l’intérieur du pays a été laissé à l’abandon, ce qui a causé des vagues successives d’exode rural. Dans l’incapacité d’absorber la demande en emplois et logements, les rues des centres urbains se sont alors embrasées.

Plus récemment, c’est le prix du pain qui, dès décembre 2018, donna aux soudanais le courage de braver Omar el-Béchir et de mettre fin à ses 26 ans de règne. Or, aujourd’hui, la tonne de blé s’échange à près de 300 dollars sur les marchés mondiaux, un seuil jamais atteint depuis les printemps arabes.

Ainsi, sur le continent, les régimes sont en état d’alerte et, malgré la flambée des cours mondiaux de céréales, font pression sur les boulanger pour leur faire respecter un prix plafond. En effet, le déclenchement de la guerre en Ukraine a mis fin aux exportations ukrainiennes de blé et la Russie utilise le sien comme arme géopolitique en indexant ses exportations sur le niveau de soutien ou d’hostilité de ses partenaires commerciaux. Le conflit à l’Est de l’Europe rappelle une dure réalité. Ukraine et Russie qui, représentent à eux-seuls un tiers des exportations mondiales de blé, sont non-seulement le grenier à blé de l’Europe, mais aussi et malheureusement celui du Moyen-Orient et de l’Afrique. Particulièrement fragilisée en termes de sécurité alimentaire, l’Afrique est également vulnérable sur le plan politique.  ​

Une dépendance accrue avec les années dans les pays arabes

En 2021, l’Égypte a importé près de 13 millions de tonnes de blé dont 85% venaient d’Ukraine et de Russie. Mais le pays a mis en place des mécanismes d’amortissement avec une subvention bénéficiant à plus 60 millions de personnes (sur 100 millions) qui reçoivent cinq miches de pain par jour. Toujours en 2021, l’Algérie pour sa part, a importé entre 7 et 11 millions de tonnes de blé d’Ukraine et de Russie. 4.5 millions de tonnes pour le Maroc dont 36% issues de Russie (25%) et d’Ukraine (11%). En Tunisie, l’augmentation des prix des céréales se greffe à des pénuries touchant de nombreux aliments de base.

L’Afrique subsaharienne également fragilisée

Le Nigeria, pays le plus peuplé du continent, importe 5.5 millions de tonnes de blé par an, 3 millions pour le Soudan, déjà déstabilisé depuis le coup d’État dans la révolution, opéré par le général Abdel Fattah al-Burhan en octobre 2021. Au Gabon, le conflit en Ukraine a causé l’augmentation du prix du sac de farine, passé de 16 000 francs CFA à 19 000 francs CFA pour 50 kg. Depuis, Libreville a plafonné des prix. Mesure inédite, pour éviter les pénuries, les boulangers y sont même autorisés à vendre une demi baguette de pain. Enfin, au Bénin, en application d’une décision datant de 2008, les boulangers de certains départements avaient décidé d’augmenter le prix du pain, au poids déjà considérablement allégé depuis 3 ans, de 125 à 150 francs CFA, avant d’être rappelés à l’ordre par les autorités.

Partout, les gouvernements retardent l’inéluctable hausse du prix du pain. Mais pour combien de temps, en sachant qu’ils ne peuvent contrôler le prix des produits fabriqués à partir de blé dur comme les pates et la semoule (base du couscous) ? Sous pression de la part des puissances publiques comme des marchés, certains boulangers n’ont d’autre choix que d’utiliser moins de farine. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), huit à 13 millions de personnes pourraient souffrir de sous-nutrition dans le monde à cause du conflit Ukrainien. Un appel à la transformation radicale des habitudes alimentaires pour conjurer la dépendance au blé, aisément remplaçable par le manioc, largement cultivé en Afrique subsaharienne.

Autant d’éléments qui appellent à la prudence et interrogent : dynamite historique, la présente crise alimentaire pourrait-elle accélérer le printemps Africain avec le renversement des régimes autoritaires, et des démocratures ? Rappelons qu’en octobre 1789, les femmes parisiennes et certains gardes nationaux qui amenaient Louis XVI et sa famille au château des Tuileries criaient « Nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron », et les émeutiers qui les accompagnaient scandaient « Du pain et la liberté ! ».  

Teria News

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