Chronique

Des lendemains qui déchantent au Mali. Le Comité national pour le salut du peuple (CNSP) propose 2 ans de transition pilotée par un militaire, alors que la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) plaide pour une transition de 7 à 12 mois

Quatrième coup d’État en 60 ans d’indépendance, une semaine après, le putsch du mardi 18 août doit-il être considéré comme une bonne nouvelle? Ferait-il figure d’exception historique ?

L’enthousiasme des premières heures passé, les lendemains déchantent déjà. Le soulagement ressenti par les maliens et les amis des descendants de Soundiata Keita mardi 18 août, puis les scènes de liesse populaire dont a été témoin vendredi 21 août la place de l’Indépendance à Bamako, où à l’appel du Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), hommes et femmes se sont réunis pour acclamer les putschistes, a quelque chose de troublant. Quand un coup d’État devient une bonne nouvelle, quand des hommes en uniforme deviennent des libérateurs d’un ordre civil, un arrêt sur images s’impose. Le décalage entre d’une part, la défaite sociopolitique que représente un coup de force militaire, et d’autre part, ces éruptions de joie, doit, au delà de la sympathie certaine pour un peuple oppressé, nous faire entendre la profondeur de son désœuvrement.

L’ironie du sort veut que ce coup d’État malien, 4e du nom, intervienne au moment où le pays, comme 13 autres anciennes colonies françaises d’Afrique célèbre 60 ans d’indépendance, soit un moment propice à l’introspection, à la réflexion sur l’état d’avancement des processus d’étatisation et de démocratisation. Toutefois, si ce putsch interroge la solidité des institutions au Mali, la réaction monochrome de nombreux peuples sur le continent, en particulier les victimes de coups d’État constitutionnels du côté de Yamoussoukro et Conakry, tels que dénoncés par le Président Bissau-guinéen Umaro Sissoco Embaló, en refusant toute forme d’égards aux mécanismes démocratiques de résolution des conflits, leur renvoie balle. 60 ans d’indépendance ne se résument-ils qu’à 60 ans d’impéritie, de gabegie, de clientélisme, de népotisme et de tous les « ismes » que la Science politique, à en croire certains observateurs, semble n’avoir forgé que pour décrire les tares des systèmes politiques africains? Faut-il faire le constat du néant ?

L’histoire se répète, mais personne ne veut l’entendre

C’est une chose que les putschistes s’autoproclament être au service du peuple, disant « prendre leurs responsabilités » devant celui-ci, c’en est une autre que ce peuple confie son salut à des militaires, lesquels, l’histoire du continent l’a montré, sont rarement dignes de cette confiance. Le romantisme et l’amnésie qui frappent les maliens sont des symptômes d’un désespoir qu’on ne peut que comprendre à la vue du désormais ancien régime d’Ibrahim Boubacar Keita. Un État sans État, parti en confettis, sans réelle résistance, jusque dans les rangs de la Garde présidentielle, qui avait pourtant fait le serment de défendre la personne du Président. Passée l’ivresse suscitée par l’effondrement d’un château de cartes dont personne ne peut regretter le joug, les trois années de transition pilotées par un militaire proposées par le CNSP, même réduites à deux après le plaidoyer d’une délégation de la CEDEAO donnent la gueule de bois. Quid de l’engagement à organiser des élections générales dans « délai raisonnable » ?

Osons le demander, qui a raison dans la crise malienne ?

Pas l’armée qui rappelons-le, en dehors de Bamako où la présence de l’État, bien qu’imparfaite se fait sentir, est mal perçue dans les zones plus reculées du Mali, en particulier dans le nord où le bruit de ses bottes n’annonce qu’exactions sous formes de pillages et d’expéditions punitives, et où le récent retour à Kidal s’est fait sous bonne escorte de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation du Mali (MINUSMA). Il est alors permis de douter de sa capacité à rassembler tous les maliens. En outre, ses motivations sont floues. Entre sous-équipement, trafics de cocaïne, incompétence de hauts gradés mis en cause dans un rapport de la MINUSMA dont des pages avaient commencé à fuiter précisément le mardi du putsch, il est aussi possible que les soldats maliens aient eu à cœur de régler leurs propres problèmes, et que ce faisant, dans une convergence de griefs, aient réalisé une des revendications de la contestation populaire. Par ailleurs, la sérénité des putschistes dont Ismaël Wagué, porte-parole du CNSP et son leader, le colonel Assimi Goïta devant le courroux convenu de la Communauté internationale et les défis qu’ils ont à relever intrigue. Se savent-ils soutenus? Déroulent-ils un plan bien ficelé? Sont-ils le bras armés d’une main invisible?

Pas une CEDEAO résolument du mauvais côté de l’Histoire, qui jusqu’à ces dernières heures s’est entêtée, dans un déni de réalité burlesque, à demander la réinstallation du Président déchu. L’organisation sous-régionale a fait la démonstration de sa nature, celle d’un syndicat de Chefs d’État, un club qui par crainte d’un effet de contagion prend en otage la CEDEAO des peuples, pour défendre de façon légaliste, mais en s’asseyant sur toute notion de légitimité, un contrat social foulé aux pieds par un régime qui poussait la cleptomanie jusqu’à siphonner 40% des ressources de l’État.

Peut-être et enfin le peuple, représenté par le M5-RFP, contraint de se contenter d’une victoire au rabais, arrachée par proxy, et qui peut se révéler être une tunique de Nessus. Espoir et prudence.

Teria News

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