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Les États-Unis piqués au vif après la rupture par le Niger de la coopération militaire bilatérale

Base-arrière de ses opérations en Libye, la perte de ses emprises militaires au Niger est un revers stratégique majeur pour les États-Unis. Dans un communiqué cinglant Washington évoque des « complots secrets » du CNSP avec l’Iran et la Russie. Une volonté d’imposer un agenda géopolitique au Niger. 

Une coopération « injuste », « ne répondant pas aux attentes ». Avec sa décision de rompre la coopération militaire avec le partenaire américain, le CNSP nigérien n’a pas manqué son effet de surprise. Reçue comme une gifle par Washington, l’annonce s’est inscrite dans le cadre du séjour au Niger d’une délégation américaine conduite par la représentante des affaires africaines au département d’État, Molly Phee. Initialement prévue sur deux jours, le séjour a été étendu à trois jours compte tenu des difficultés américaines à rencontrer le général Tiani. Pourquoi ce raidissement dans les relations entre Niamey et Washington, plutôt épargné jusqu’à présent ? Les modalités du séjour américain d’une part et son objet de l’autre, ont contribué à subitement refroidir les rapports entre les deux pays.  

En effet, du côté de Niamey, l’on estime que la diplomatie américaine ne s’est pas donnée la peine de suivre les règles protocolaires de rigueur encadrant la visite d’une délégation étrangère. Ces manquements à l’étiquette et raccourcis empruntés par les États-Unis ont été interprétés comme une marque de condescendance, démontrant une posture de tutelle vis-à-vis des autorités nigériennes. Froissé, notamment à l’aune du virage souverainiste donné à son régime, le général Tiani a alors refusé audience à Molly Phee. Par ailleurs, selon le colonel-major Abdourahamane Amadou, porte-parole du CNSP, l’objectif des États-Unis était de faire pression sur le CNSP pour imposer une transition courte avec, en toile de fond, la croyance que le départ des militaires et un retour rapide à l’ordre constitutionnel porterait un coup d’arrêt au rapprochement du Niger avec la Russie et l’Iran, rivaux géopolitiques de Washington. 

Les États-Unis imposent leur agenda géopolitique au Niger

« Sur le choix des partenaires diplomatiques, stratégiques et militaires, le gouvernement du Niger regrette la volonté de la délégation américaine de dénier au peuple souverain du Niger le droit de choisir ses partenaires et le type de partenariat à même de l’aider à mieux lutter contre le terrorisme, alors que les États-Unis ont décidé unilatéralement de suspendre toute coopération entre nos deux pays »

Colonel-major Abdourahamane Amadou, porte-parole du CNSP

Piqués au vif, Washington a, à travers un communiqué, formulé une série d’affirmations à l’égard des nouvelles autorités militaires de Niamey. Ces dernières sont accusées d’emprunter une « trajectoire dangereuse » et de s’adonner à des « complots secrets » avec des puissances hostiles. En clair, les États-Unis dénoncent la conclusion d’ « accords [militaires] secrets » avec la Russie dont un « commerce de mercenaires », désignant à demi-mots « Africa Corps » et son ancêtre Wagner, bête noire de Washington qui, évoque également des « accords secrets », cette fois avec l’Iran pour l’exploitation de l’uranium nigérien lequel, pourrait servir au programme d’enrichissement de Téhéran visant l’acquisition de l’arme nucléaire. Une série de réalignements stratégiques qualifiée d’« illégitimes » et aux « conséquences graves ». 

Contraindre le pays à épouser sa lecture binaire des rapports de force qui façonnent l’ordre mondial et à considérer les ennemis de Washington comme étant les siens s’apparente à une négation du droit du Niger à choisir souverainement ses partenaires. Comme le disait Nelson Mandela, l’attitude des États africains à l’égard des ennemis de l’Occident ne doit pas être déterminée par l’inimitié que l’Ouest entretient avec ces puissances rivales, mais plutôt par le comportement de ces dernières envers le continent. En somme, le père de la nation Sud-africaine appelait à se départir des grilles de lecture géopolitiques occidentales pour tracer, de façon indépendante, une ligne diplomatique et stratégique qui répond aux intérêts nationaux des États africains. Précisant toutefois n’avoir « signé aucun accord secret sur l’uranium avec la Russie et l’Iran », Niamey a dénoncé « l’attitude condescendante, assortie des menaces de représailles, de la cheffe de la délégation américaine vis-à-vis du gouvernement et du peuple nigérien ».

Camouflet de la stratégie américaine au Niger

« En Afrique, les États-Unis font la cuisine et la France la vaisselle » disait déjà Pierre Péan. Bien que discret, Washington est en réalité un acteur continental majeur. En vertu d’accords datant de 2012, suite à l’intervention de l’OTAN en Libye, le pays disposait d’un millier de soldats, principalement stationnés sur sa base de drone d’Agadez depuis le 26 juillet dernier. Stratégique, elle permettait de surveiller les mouvements de groupes armés et d’intervenir au Sahel, mais surtout en Libye voisine.  

De plus, ce désaveu nigérien marque l’échec de la stratégie de compromis américaine, conciliante vis-à-vis du CNSP depuis sa prise de pouvoir par la force le 26 juillet 2023, notamment en se désolidarisant de la France sur l’option militaire brandie par la CEDEAO pour réinstaller l’ex président Bazoum au pouvoir et rétablir « l’ordre constitutionnel ».

À la lumière des évènements de ces derniers jours, apposés à l’expulsion des troupes françaises du Niger au lendemain de son coup d’État, le CNSP a pu jouer sur les divisions au sein du camp occidental aux fins d’obtenir une reconnaissance implicite du changement de régime au Niger, d’une Transition militaire et la fin des sanctions avant de rompre les relations militaires avec les États-Unis, de toutes façons en ballotage depuis l’annonce d’une relecture des accords encadrant leur présence militaire.   

Ces derniers développements interrogent sur le sort des derniers partenaires militaires occidentaux du Niger comme l’Allemagne laquelle, avait exprimé sa volonté de renforcer sa coopération avec le pays, même sous l’autorité du CNSP. En outre, la rupture des accords de coopération militaire contraint les États-Unis à chercher un point de chute dans la sous-région. Un scénario anticipé par Washington qui, depuis quelques mois nourrit le projet d’installer des bases de drone dans 3 pays du golfe de Guinée (Côte d’Ivoire, Ghana, Bénin). La dégradation des relations avec le CNSP devrait accélérer son calendrier.

Teria News

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